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Swamp
Dix ans après une séparation dans l’indifférence, Bruce Joyner reforme ses légendaires Unknowns. L’éclopé magnifique s’acharne à brandir fièrement une culture en voie de disparition, celle de son cher Deep South. Où il est encore question de guerre et d’identité des peuples, mais vus depuis la lisière des marais de l’Okeefenokee.
Après Hot Georgia nights, tu as déménagé à San Francisco et on t’a perdu de vue. Que s’est-il passé pendant cette période ?
Je suis parti à San Francisco pour m’enfuir de Los Angeles. J’avais l’intention d’écrire de nouvelles chansons, ce que j’ai d’ailleurs fait, mais j’ai finalement atterri dans un hôpital. L’année dernière, j’ai subi quatre opérations. Pas une, quatre ! Toujours des séquelles de mon accident il y a des années. Normalement, j’en ai terminé, je suis censé être guéri.
Pourquoi voulais-tu fuir Los Angeles ?
Los Angeles stagnait. Peu de nouveaux groupes intéressants, peu de musique neuve, tout le monde copiait tout le monde, surtout dans cette consternante scène heavy-metal. Mais même les rock bands et les pop bands sonnaient tous pareil. C’était vraiment la stagnation.
Maintenant, tu vis de nouveau en Géorgie.
Il fallait que je retourne vers mes racines, parce que c’est là que ma musique prend sa source. Ça faisait dix ans que j’écrivais sur le Sud et je me suis dit qu’il était peut-être temps de retourner vivre dans la région sur laquelle j’écrivais, de ressourcer mon inspiration. Par ailleurs, j’en avais marre de vivre dans un endroit où je ne pouvais pas sentir la terre, la nature et les gens, aussi intensément que dans le Sud-Est. Je suis donc retourné là-bas autant pour des raisons artistiques que personnelles. Nous vivons au fin fond de la Géorgie, dans la région extrême sud de l’état, dans une petite ville qui s’appelle Valdosta. C’est à dix minutes de la Floride. C’est un endroit très touffu, très boisé, il y a vraiment beaucoup d’arbres là-bas. Il y a aussi une université, mais la ville est petite, calme. C’est Smalltown, USA. Je ne sais pas, on pourrait la comparer à Toul (rires)... C’est une ville assez ancienne, du moins pour les Etats-Unis, et elle est très proche du swamp, des marais de l’Okeefenokee. Il y a donc toute la faune du swamp.
Il existe toute cette légende sur le swamp. Je suppose que c’est un élément important de ta musique et de ton écriture.
Absolument. C’est un endroit où j’ai passé beaucoup de temps quand j’étais gosse, c’est là que je voulais être, que je voulais jouer... J’ai aussi lu énormément de littérature sur le swamp. Il y a de nombreuses raisons à cette attirance. C’est un endroit très primaire, presque préhistorique, c’est sauvage, sombre, mystérieux... Et puis c’est magnifique, la nature totale. La vie, la terre dans son état le plus pur. C’est un des rares endroits qui n’a pas changé depuis ses origines. De nos jours, on peut difficilement trouver plus sauvage, plus brut. Peut-être au beau milieu de l’Afrique. Mais dans le monde occidental, il existe peu d’autres endroits où l’on peut couper les ponts avec la civilisation de manière aussi intense que dans le swamp.
Mark Neill - C’est un endroit inviolé. Tout simplement parce qu’on ne peut pas construire une pompe à essence ou une baraque à souvenirs au milieu des marais. On ne peut même pas y conduire une voiture. Cette contrainte géophysique préserve le swamp. Le swamp est comme la Lune, il est là, il existe, mais on ne peut pas le domestiquer. L’eau et l’humidité le protègent du monde moderne. Elles protègent aussi ses habitants du monde moderne (rires)...
Le tourisme ne gâche pas encore tout ça?
Bruce Joyner - On ne peut pas vraiment visiter le swamp. On peut en visiter les abords mais pas le coeur. A un moment, ils ont essayé de construire une autoroute et des bâtiments sur les marais, mais ça n’a jamais marché, la nature reprenait tout de suite son territoire. Le swamp est trop touffu, trop fort, il repousse plus vite que le béton. C’est idiot de vouloir construire une autoroute sur une terre qui n’en est pas vraiment une c’est une terre meuble, une terre qui bouge.
Mark Neill - La nature est totale, elle vit. Les feuilles changent de couleur, les eaux montent, descendent, la végétation reprend ce qu’on lui enlève. C’est assez ... radical A New York ou Los Angeles, les gens s’imaginent que l’homme et la technologie peuvent tout contrôler. Dans le Sud, plus près de la nature, nous sommes plus humbles, plus sages.
Tu disais que le swamp est aussi sauvage que l'Afrique. Or, il semble que la culture swamp parle de magie noire, de vaudou, d’Afrique.
Oui, elle intègre tout ce côté africain, mais ce n’est pas sa seule facette. Il y a aussi tout le côté Huckleberry Finn, Tom Sawyer. Il y a des poètes swamp très célèbres : Sidney Lanier, Steven Foster, qui était un des premiers écrivains américains importants.
Mark Neill, guitariste des Unknowns - L’aspect vaudou est en fait assez léger, c’est surtout en musique qu’il est important. Les habitants des marais sont juste des gens simples qui vivent là, des hommes des bois.
Tu cites tous ces poètes, mais aujourd’hui on dirait que la culture du Sud est en sommeil. Où sont les héritiers de Faulkner, de Mary Flannery O’Connor, de Little Richard, d’Otis Redding...?
Bruce Joyner - Je trouve que trop peu de gens s’inspirent de leurs racines ou chantent leurs mots. Je suis vraiment heureux d’avoir toujours fait ça, d’avoir écrit sur le Sud, sur les lieux et les sensations de mon enfance, sur des choses que je connais intimement. Il y a toujours beaucoup de talents dans le Sud mais ils ne sont pas connus car à l’écart des grands réseaux commerciaux.
Crois-tu qu’il existe encore aujourd’hui une très forte identité sudiste ?
Les gens me demandent ce que je suis, américain ou géorgien. Et je réponds toujours que je viens d’abord de Géorgie. Certes, j’aime les Etats-Unis, mais c’est mon état que je préfère car c’est là que je vis, que je suis né, que j’ai grandi. Au sujet des Etats-Unis, les gens ne comprennent pas que nous ayons fédéré plusieurs états, un peu comme vous allez le faire en Europe en 92. Nous avons déjà fait ça, mais au lieu d’appeler ça la Communauté Européenne, nous l’avons appelé la guerre de Sécession. Chez nous, le changement s’est fait dans la violence. Avant la guerre, l’Union était assez souple, le seul point commun entre les états était la langue anglaise. Il y avait des frontières entre les états, des droits de douane, des monnaies différentes... Chaque état avait son propre gouvernement, son propre Trésor. Tout ça existe toujours d’ailleurs, mais chapeauté au niveau fédéral. Je ne suis pas en train de tenir un discours de rébellion confédérée... Tu es français. Après 92, tu cesseras d’être français pour être d’abord européen ? Non, tu resteras français avant tout. C’est la même chose dans notre conscience. Ça ne me gêne pas du tout qu’on me qualifie d’américain, mais c’est aussi vague et réducteur que d’appeler européen, un Parisien ou un Moscovite. Quand on généralise de la sorte, tout devient flou, on perd le sens de l’identité des choses. Alors voilà, moi je dis que je viens de Géorgie.
Pour toi, la Californie est vraiment aussi étrangère que la France ?
Oui, absolument. La plupart du temps, les Californiens ne comprennent même pas notre accent. Ils pensent que les gens du Sud sont naïfs, simplets, juste parce que nous arborons un sourire et que nous tendons la main pour dire bonjour. Je n’appelle pas ça "être simplet", j’appelle ça "être poli". Dans le Sud, il y a des gens bien, de super businessmen et des cons, comme partout. Mais on colle aux gens du Sud cette réputation d’être idiots, sans éducation, de ne pas être aussi bons ou malins que les autres. Ça me fout en rogne, surtout quand on a affaire à des escrocs. Ces gens nous regardent de haut, nous les traitons honnêtement et eux nous arnaquent. Je serai toujours prêt à esquisser un sourire, à tendre la main et à dire bonjour, parce que je suis une personne polie et aimable. Je ne vois pas l’utilité d’arborer une attitude froide ou distante, de prendre un air supérieur. C’est de la connerie, de la pause, c’est bon pour les gens qui ne se sentent pas sûrs d’eux. Moi, je me sens sûr de moi, je serais toujours Bruce Joyner, personne ne pourra m’enlever ça. Il n’existera jamais deux personnes comme moi... Ne serait-ce que physiquement (rires)...
GOURÉS POUR JOHN WAYNE
La dernière fois que nous nous sommes vus, tu parlais de la guerre de Sécession en disant que l’Histoire était toujours écrite par les vainqueurs...
Le Sud a hérité d’une mauvaise image à cause de cette situation. La guerre a éclaté
pour un ensemble de raisons, pas juste une seule. La plus importante était d’ordre économique: le
Nord possédait toute l’infrastructure industrielle, les usines, les réseaux commerciaux, la force
militaire. Le Sud n’avait pratiquement rien de tout ça. Le Nord, tout du moins le Congrès qui était
contrôlé par le Nord, a un jour décidé que le Sud devrait payer des taxes plus élevées
sur les biens qui transitaient du nord au sud. Le Sud a répondu que c’était injuste dans la mesure
où il vendait des biens au Nord à des tarifs préférentiels - la France ou l’Espagne
payaient le coton plus cher - et que dans ce cas-là, il allait augmenter les prix du coton, blablabla, etc.
Le Nord dépendait du Sud pour certaines matières premières et on en est arrivé au point
où le Sud a voulu se faire payer au juste prix. Le Nord devenait de plus en plus riche et le Sud de plus
en plus rural, tout ceci se passait à l’époque où Lincoln est devenu président. A côté
des tensions économiques, il y avait le problème de l’esclavage qui concernait autant le Sud que
le Nord. Dans le Sud, une poignée de riches propriétaires possédaient des esclaves. Quelques
riches du Nord en possédaient également, mais surtout des usines : ils possédaient donc des
ouvriers qu’ils exploitaient jusqu’à la dernière goutte de sueur. Subtile différence d’ordre
sémantique. Les gens s’imaginent que chaque blanc du Sud possédait des esclaves alors qu’il ne s’agissait
que d’un très faible pourcentage. Ce sont quelques riches familles qui possédaient la terre et les
esclaves, pas le péquin moyen. Bref, le Sud a été envahi, c’est la seule raison pour laquelle
il a fait cette guerre. (Il insiste)... Le Sud a été envahi, agressé. Toutes les batailles
ont eu lieu sur le sol sudiste. Je pourrais citer une situation européenne comparable mais ça ne
serait peut-être pas approprié. Disons simplement que quand quelqu’un envahit votre pays, détruit
vos villes et votre terre, puis s’en retourne chez lui en pointant sur vous un doigt accusateur, vous commencez
à vous demander où est le bien et le mal. Où est la frontière entre le bien et le mal ?
Je ne sais pas. Nous avons perdu beaucoup de vies humaines, nos terres ont été saccagées et
maintenant, ces gens veulent nous traiter comme des citoyens de seconde zone. Le Sud a perdu la guerre et tous
les bouquins d’histoire furent écrits après la guerre par des Nordistes qui ont subi des pertes.
Depuis, le Sud a le rôle du méchant.
Mark Neill - C’était très pratique pour le Nord que le port de débarquement des esclaves soit situé en Caroline du Sud, mais lui aussi participait à ce commerce. Il est également bon de rappeler que ce commerce était contrôlé par les Anglais, pas par les Sudistes.
Vous avez vu Mississippi burning ?
Bruce Joyner - C’est un bon film. Il montre des aspects du Sud qui ont existé ou existent encore, je suis le premier à l’admettre. C’est vrai qu’il existe dans le Sud des rednecks, des racistes, des illuminés du Klu Klux Klan, mais... ces gens-là existent partout, malheureusement. C’est en Californie, pas en Géorgie, que vit un individu comme Tom Metzger (Le Pen local)... Il y a en Californie plus de néo-nazis que partout ailleurs aux Etats-Unis. Les Mexicains qui traversent la frontière illégalement se font tirer dessus par les brigades des douanes... C’est très malsain, tout ce racisme crasse est enfoui dans un environnement ultra-libéral. Comme ça, personne n’est au courant. Sous couvert d’une société de liberté s’installe insidieusement ce qu’on peut appeler un racisme institutionnel. Cela dit, je comprends pourquoi on a fait un film comme Mississippi burning, il s’agissait de faire passer un message coûte que coûte. Du coup, le film est un peu simpliste, bien dans la tradition d’Hollywood. La situation et les faits décrits dans le film (lynchages de noirs) sont certainement basés sur la réalité, mais il existe des milliers d’autres faits, d’autres situations, d’autres réalités. Dans le bled où j’ai grandi, il s’est passé des choses comparables à Mississippi burning, mais je suis sûr que New York ou Paris ont eu leur part de ce genre d’événements. Quelle que soit la couleur de ma peau, je préfère vivre dans le Sud, ne serait-ce que parce que les choses sont plus simples, moins ambigus qu’ailleurs. Aujourd’hui, à Valdosta, les gens sont d’une tout autre trempe que les clichés véhiculés par la télévision et le cinéma. Je suis allé à l’école avec des noirs et en ce qui me concerne, je traite tous les êtres humains avec le même respect. A condition qu’eux me respectent aussi.
De quoi parle la chanson Life on the 9th floor, sur Beyond the dark ?
Elle décrit le quotidien d’un hôpital et elle est basée sur la réalité. J’étais hospitalisé au neuvième étage, c’est-à-dire la section des soins intensifs pour les patients presque cliniquement morts. Voilà en gros ce qui s’est passé : j’étais allé voir un médecin pour un contrôle de routine et il m’a conseillé de me faire opérer. Je me suis donc retrouvé à l’hosto. Le neuvième étage était un endroit assez surréaliste, comme dans la chanson. Et ce n’est pas pour rien que je me suis retrouvé à cet étage, je suis passé plusieurs fois très près de la mort. Parfois, j’avais la sensation qu’ils délaissaient mon cas, qu’ils me considéraient déjà mort. Les médecins se plantent souvent : ils avaient donné six mois à ma mère et elle a vécu dix ans de plus. Ils se sont gourés aussi pour John Wayne... Je ne fais pas trop confiance aux docteurs et à la médecine en général parce qu’ils se sont beaucoup trompés à mon sujet, mais je les respecte quand même parce qu’une fois de temps en temps, je tombe sur un bon. Au début de l’année, je suis tombé sur un mauvais qui a failli me tuer avec un traitement inapproprié. Quelques mois plus tard, j’ai eu le bon, qui m’a sauvé la vie. Je l’ai échappé belle.
Des chansons comme Mary writes ou Angels all décrivent des personnages et des histoires très précis. C’est de la fiction complète ou de la biographie ?
Mes personnages ne sont pas des puzzles de caractères, ce sont des gens bien réels. Pour certains d’entre eux, j’ai même utilisé leur véritable nom. Mais en général, j’utilise des noms fictifs pour protéger les innocents.., ou les coupables (rires)... Entre Mary et Kelly, l’un de ces deux noms est authentique, je ne te dirai pas lequel...
Dans tes chansons, il y a un effort évident de raconter des histoires et de bien les raconter. C’est important d'ajouter cette dimension au rock’n’roll?
Oui, bien sûr. Encore que le nouvel album des Unknowns, Southern decay, est différent, plus direct, plus rentre-dedans. J’y utilise un style, une forme littéraire que je désirais depuis des années et que finalement, j’ai été capable d’utiliser. En gros, je raconte toujours une histoire à travers une chanson, mais il faut s’asseoir et écouter attentivement parce que certaines strophes, certains vers sont connectés au précédent, il faut donc suivre pour comprendre ce qui se passe. A d’autres moments, je raconte trois histoires dans la même chanson ou bien il arrive trois choses simultanées au personnage de la chanson... Un peu comme dans le quotidien de nos petites vies.
Tu dis qu'il faut écouter le disque assis. Tu ne crains pas de rebuter les gens qui veulent bouger, danser sur ta musique?
Je détesterais l’idée que mes disques ne consistent qu’en des textes que des personnes hyper intellectuelles s’amuseraient à disséquer toutes seules dans leur chambre. Cette idée m’ennuie, les jeux intellectuels réservés à une élite sont ennuyeux. C’est le genre de truc qui réduit la perspective, le champ de vision d’une oeuvre.
Mark Neill - C’est toute l’originalité des Unknowns. Ce groupe permet à Bruce d’écrire ses histoires tout en conservant un aspect dansant, distrayant, physique. Et le fait de faire danser les gens n’a jamais oblitéré le côté, disons littéraire du groupe. Les Unknowns pouvaient être perçus à deux niveaux différents sans que l’un des deux niveaux ne gêne l’autre.
Pourquoi changeais-tu de musiciens sur tes albums solo?
Bruce Joyner - Les chansons étaient différentes, j’avais besoin de musiciens différents pour les jouer. Pour Beyond the dark, je me suis aperçu que ces musiciens voulaient faire le disque pour l’argent. J’ai préféré m’en séparer et prendre des gens qui bossaient en symbiose avec moi, je ne voulais pas de "Bruce Joyner avec un groupe salarié derrière".
BOZO LE CLOWN
C’est une bonne surprise de voir les Unknowns réunis. Comment et pourquoi cette reformation?
Eh bien, le Dave Clark Five a refusé de se reformer, alors nous revoilà (rires)... Je voulais refaire de la musique vitale, de la musique qui accroche la réalité. J’en avais marre de peindre de jolis tableaux, de mettre ces tableaux en boîte et de disparaître jusqu’au prochain tableau. De ce point de vue-là, le séjour à l’hôpital m’a changé en me révélant certains aspects de la vie, il m’a rendu plus motivé que jamais pour faire de la musique qui compte. Si je devais crever demain, je sais que je laisserais derrière moi un bon disque des Unknowns, tout au moins un disque dont je suis fier.
Que signifie "vital" pour toi : le retour au rock pur?
Non, ce n’est pas le style des chansons qui compte, c’est leur essence. Si ce disque est plus vital, c’est par son énergie et sa direction, par sa cohésion. Ce disque traduit la même urgence qu’en 80,le même désir impérieux de faire de la musique. Parce que j’en ai vraiment ras-le-bol d’entendre de la musique de merde à la radio, j’en ai ras-le-bol que les maisons de disques se fassent tout ce pognon avec de la chierie fade et incolore... Ça me dérange vraiment que la musique se vende comme du papier-cul et si je peux faire quelque chose avec mes pouvoirs minuscules et limités pour sortir un disque décent, eh bien, je le fais. Voilà pourquoi les Unknowns sont de retour.
Bruce Joyner ou les Unknowns sont un peu connus en France, ils y sortent des
disques et pas en Amérique. Pourtant, vous êtes américains.
L’Amérique dort. Quand les Sex Pistols ont dit que l’Angleterre rêvait, ils avaient raison, moi j’aurais ajouté que l’Amérique dormait. J’aime l’Amérique mais j’aimerais bien qu’elle se réveille, qu’elle se rende compte que le monde est vaste et qu’il se passe aussi beaucoup de choses en dehors de sa tour d’ivoire. Certains Américains commencent à se rendre compte que nous avons besoin de meilleures écoles, que la classe politique est corrompue et qu’il faut la nettoyer... Le milieu de la musique est complètement pourri, une petite poignée de gens puissants contrôlent tout. Ces multinationales du disque contrôlent les radios et quand les gens de radios prétendent le contraire, ils mentent. Quand quelqu’un te donne du fric sous la table pour passer une chanson, tu appelles ça comment ? Moi, j’appelle ça du "payola", de la corruption. Quant aux labels indépendants, ils sont malheureusement trop petits pour un immense pays tel que l’Amérique. Ils sont parfaits pour s’occuper des scènes locales ou distribuer des disques dans leur proche périphérie, mais ils n’ont guère les moyens de couvrir efficacement tout le territoire américain, encore moins l’Europe. Plusieurs labels américains ont été intéressés par moi à un moment ou à un autre, mais ils posaient tous comme condition la distribution européenne. Pour l’Europe, j’étais déjà pris. J’ai eu des contacts dont le langage était en gros le suivant: "Tu marches bien en Europe, donne-nous ton argent et nous te ferons tourner à travers les USA, tu feras des disques et tu finiras sans le sou car nous garderons tout pour nous... blablabla" A chaque fois, c’était le genre de situation où tout le monde allait s’en mettre plein les poches... sauf moi. C’est un peu l’histoire des Unknowns. Je ne suis pas contre le fait de vendre des disques, j’aimerais même bien en vivre, mais ça semble de plus en plus difficile si on refuse les compromis.
Dix ans plus tard, l’excitation est-elle la même qu’à vos débuts?
On ne peut pas dire que nous ayons profité de cette excitation à nos débuts. Nous étions fous de rage, frustrés, affamés... Affamés dans tous les sens du terme. Aujourd’hui, nous avons retrouvé ces sensations au cours de cette tournée, mais en plus, nous nous sommes bien amusés. Nous prenons du plaisir sur scène, nous sourions, nous prenons le temps de plaisanter... Nous n’étions pas aussi relax à l’époque, nous étions plutôt stressés. Nous étions la coqueluche du moment, le public nous attendait au tournant et ça nous mettait sous pression. Ça ne me dérange pas qu’à l’écoute d’une de mes chansons, les gens se disent que je suis le Edgar Allan Poe du rock, mais si je veux être Bozo le clown dans la chanson suivante... Je tiens absolument à garder cette liberté fondamentale d’être Bozo. On ne peut pas être constamment un petit génie à chaque instant de la journée. Le plaisir de jouer avec les Unknowns est donc plus fort aujourd’hui, parce que nous avons le recul et la maturité pour en jouir pleinement. A l’époque, nous sortions chaque soir pour nous battre avec nos instruments... en espérant sortir vainqueurs de ce combat sans merci (rires)... J’étais devenu un expert dans le combat avec micro et pied de micro.
Aujourd’hui, le rock ou le punk rock ne sont plus vraiment la voie des jeunes qui se retrouvent plutôt dans le rap, la house ou les remix.
Il existe toujours de la bonne musique dans tous les genres. Il y a de l’excellent reggae, j’adore Bob Marley ou Lee Perry. Je suis fou d’un paquet de disques de rock’n’roll mais je n’ai jamais écouté Bobby Sherman (rocker guimauve)... Mais, venons-en au rap: nous voilà dans un genre où l’on n’a besoin ni d’un chanteur, ni d’un groupe. On a juste besoin d’une pile de vieux disques, d’une boîte à rythmes et d’un tchatcheur. Quand j’étais à la communale, c’est ce qu’on faisait en classe et on utilisait à peu près le même langage, c’est-à-dire tout l’arsenal de mots grossiers... Quand on achète un disque de rap, on propage de la mauvaise musique, un point c’est tout. Le rap a éliminé les chanteurs, il a éliminé les musiciens, que reste-t-il ? Je n’ai pas envie de payer quelqu’un qui sort dans la rue, gueule quelques slogans dans mes oreilles, se tire en plaçant son fric dans une banque suisse, tout ça pour me dire à quel point le ghetto est terrible et la cocaïne mauvaise pour ma santé. Je n’ai pas besoin de ça. Je le sais, je l’ai vu, j’ai vécu ce genre de situation, je viens moi-même du fond du ruisseau. Là, les gens vont penser "Geee, quel conservateur ce Bruce Joyner !" Eh bien, pas du tout, il existe des disques de rap excellents. Quand ils sont faits avec intelligence, avec humour, quand ils ont vraiment quelque chose à raconter, quand ils bougent comme du rock’n’roll et qu’ils génèrent une énergie réelle et positive. J’accepte qu’un type me dise à quel point le ghetto ou les drogues sont pourris, à la seule condition que ce type vive ce qu’il raconte. Sinon, c’est du prêchi-prêcha, de la pause gratuite comme ces types qui pontifient sur le ghetto et qui roulent en Mercedes. Et puis, il y a tous ces rappers complètement bornés : si les choses ne se passent pas comme ils veulent ou si on n’est pas d’accord avec eux, ils sortent un flingue et tirent. La violence est une énergie de zéro, la haine n’apporte rien sur cette terre si ce n’est encore plus de haine. La haine, c’est de la connerie pure et simple. Voilà en gros ce que j’ai à dire sur le rap. Il se passe la même chose avec le rap qu’avec le rock, le punk, la new-wave... Il y a les bons trucs et il y a la merde. Il faut choisir entre Fabian et Elvis.
Tu es fan de Buddy Holly, Roy Orbison... Qui sont leurs successeurs ?
J’apprécie les gens qui ont quelque chose à dire. Je suis vraiment triste qu’un groupe comme Clash ait splitté avant d’avoir réalisé tout son potentiel et avant d’avoir eu le temps de jouir de sa réussite. Ils ont joué dur et fort et s’en sont retournés chez eux avec pas grand-chose, un peu comme les Unknowns. Je crois que la situation politique générale du monde entrave la musique que j’aime écouter. Souvent, on me dit "Qu’est-ce que la politique vient faire avec la musique ?" Mais ça a tout à voir! Buddy Holly n’a pas chanté de trucs politiques parce qu’il n’avait pas ces problèmes que l’on rencontre aujourd’hui. Attention, je ne vais pas monter sur une estrade et prêcher en brandissant un drapeau, ce serait idiot. Je dis seulement que la politique imprègne de plus en plus le milieu de la musique. Pendant cette tournée, j’écoutais souvent dans le van une cassette de Johan Asherton. Elle me plaisait beaucoup, je me disais "Voilà quelqu’un avec qui j’aimerais jouer." Je ne connais pas ce gars, sa musique est très différente de la nôtre mais je peux écouter cassette attentivement et avec plaisir. (Ironique)... Sinon, j’aime bien regarder ces vidéos avec des femmes à poil, par contre je n’achète pas leurs disques.
Selon toi, il ne se passe pas grand-chose d’intéressant de nos jours ?
C’est ce que je voulais dire en parlant des vidéos de femmes à poil. Car c’est comme ça qu’on vend de la musique aux kids d’aujourd’hui. Ils voient des nanas sexy, trouvent ça cool, achètent le disque. Et c’est rare que le disque soit écoutable. Moi aussi je trouve que ces filles ont de beaux corps, mais je suis trop vieux pour m’imaginer qu’en plus, ce qu’elles chantent va me passionner. Nous ne sommes pas de bons consommateurs, nous aimons les disques avec lesquels nous avons grandi.
ENFANTS À TÊTES ROUGES
Hot Georgia nights était dédié à Mary AliceJoyner.
C’était ma mère. C’était une très belle femme. Elle m’a élevé toute seule, Plus tard, elle s’est mariée pour la troisième fois. Les deux premiers maris s’étaient tués dans des accidents. Ma mère n’a pas eu la plus heureuse des vies sur le plan du mariage. Le troisième mari, mon beau-père, est toujours vivant, c’est un type très bien. Mais c’est ma mère qui m’a le plus influencé parce qu’elle était vraiment une personne différente. C’est difficile de la décrire. Quand j’ai commencé les Unknowns à l’université, elle m’a soutenu sans réserve. Elle m’encourageait depuis longtemps à faire de la musique, je n’ai jamais trop su pourquoi. Je crois que c’est parce qu’elle-même rêvait d’être chanteuse et n’y est jamais arrivée.
Mark Neill - Nous avons tous la même histoire, les mêmes origines familiales, j’ai moi aussi un beau-père. Parfois, un beau-père peut être pire que deux vrais pères (rires)... Pendant longtemps, nous avons été des enfants à têtes rouges. A force de recevoir des claques. Nos mères bossaient et nous ont élevés. La chanson Broken home parle de ça, de notre enfance troublée.
Bruce Joyner - Encore une fois, je n’écris pas pour que le public se perde dans l’exégèse. Dans ce nouveau disque, il n’y a pas de double sens, de significations cachées, les textes veulent dire ce qu’ils disent. Musicalement, c’est du rock’n’roll tordu, à la Unknowns. Peut-être moins rockabilly qu’à nos débuts, plus direct, plus rock... Du rock clair, propre, coupant, sans distorsion sur les guitares...
Mais il a la luminosité du rockabilly, il ne sonne pas gros rock ou radio FM…
Mark Neill - Oh non, ce n’est pas du rock testostérone à la Bon Jovi ou Poison. La musique de ces groupes vient des testicules, pas de l’intelligence. Le gros rock FM n’a que le sexe en tête. En comparaison, notre musique est presque asexuée. Elle ne rejette pas le sexe, elle rejette la soumission au sexe. Le heavy-rock est une musique de soumission, d’abrutissement, de contrôle de l’esprit. Notre musique découle d’un esprit, d’une conception totalement opposés au rock commercial, mais elle ne nous lavera en aucun cas le cerveau pour que vous l’aimiez.
Bruce Joyner - Le drame, c’est qu’on a transformé la musique en un simple produit de consommation qu’on refourgue aux populations. Les gens ne connaissent que ce qu’ils voient en première ligne des rayons ou ce qu’ils entendent à la radio. Pour moi, c’est là une des pires formes de contrôle politique : "Nous allons fabriquer ce produit et vous allez l’acheter !" Regarde ce qui s’est passé avec les CD. Le CD n’arrivait pas à dépasser le vinyle assez vite, alors les gros trusts ont stoppé la production de vinyle, sans consulter les consommateurs, bien entendu. Ils décident à notre place ce qui est bon pour nous. De plus en plus, je veux introduire de l’humour dans mes textes. La vie est trop tordue pour se passer d’humour, elle est trop tragique pour qu’on n’en rigole pas. Dans les milieux politiques, il se passe des choses tellement lamentables qu’elles en deviennent risibles. Mais je ne suis jamais sarcastique ou cynique, je n’éprouve pas de haine pour les personnages que je chante.
Tes chansons parlent beaucoup du manque de communication entre les gens, des difficultés dans les relations. Tu as essayé de vivre en couple, de faire comme tout le monde ?
Oui, j’ai essayé deux fois déjà. J’en ai parlé dans mes chansons. La vie de couple est peut-être ce qui m’attend plus loin sur la route mais... Ma première femme a fini à l’asile de fous et ma seconde a terminé junkie. Tu vois, on en apprend tous les jours. J’espère qu’elles n’ont pas fini de cette manière juste parce qu’elles m’ont épousé (rires)... Ma première femme avait des problèmes médicaux. Elle suivait un traitement qu’elle a dû arrêter pour avoir des enfants. Finalement, elle a fait deux fausses couches, à la suite de quoi elle est devenue folle. Littéralement folle. Il a fallu l’enfermer. C’était une situation dans laquelle j’étais totalement impuissant, il ne m’appartenait pas de décider ce qui était bon pour elle. Notre relation n’a duré que six mois, elle m’a fait écrire des centaines de morceaux mais ce fut très court. Avec ma deuxième femme, ça a duré quatre ans. Une éternité à l’échelle du mariage moyen (rires)... Je l’aimais vraiment, je pensais que ça durerait toute notre vie... Un jour, elle m’a reproché de ne pas sortir assez le soir, elle voulait aller dans les clubs, rencontrer des gens, s’amuser. C’est ce qu’elle a fait. Mais elle s’es acoquinée avec des junkies et elle a plongé... Je pourrais faire un de ces spots, "Ne prenez pas de drogue, mon ex-femme est une junkie." Après la drogue, elle n’était plus la même.
Tu penses que le mariage est une bonne chose pour un artiste ?
Peut-être, à condition d’avoir une femme très compréhensive, qui te laisse beaucoup de liberté. Je ne pense pas que je me marierai de nouveau, je ne suis même pas sûr que l’on puisse appeler "mariage" mes deux premières expériences. Pour moi c’est OK, je n’ai pas besoin de vivre en couple ou d’être marié pour être complètement épanoui. Comme tout le monde, j’ai besoin de communiquer, d’être aimé, mais je peux obtenir ça par des biais différents du mariage. En jouant sur scène par exemple, ou encore en passant du temps avec des amis. Ce que je n’aime pas, c’est sortir avec une fille pour une ou deux soirées, juste pour le sexe. Si j’engage une relation avec une fille, c’est pour la durée, pour quelque chose de significatif... Quand j’étais adolescent, j’étais un solitaire, un loner et je crois que je le suis encore. Mais si je vie une romance, j’aime m’y donner à fond, pas question de n’en retenir pour moi que 10 ou 20 %. Si ça casse, je souffre plus, mais avant la rupture, j’obtiens plus, je vis l’aventure plus intensément. Alors peut-être existe-t-il quelqu’un pour moi, mais je ne recherche pas cette personne obsessionnellement. Pendant la tournée, j’ai vu plein de Françaises, elles sont superbes et je les aime toutes, imprime ça. Je leur dis "Cherchez-moi, je suis quelque part en ce monde à vous attendre. Aimez-moi, je vous en supplie !" (Rires)...
La vie de rocker est parfois très dure, surtout quand on gagne peu d’argent et qu'on a une santé fragile, ce qui est ton cas. Qu’est-ce qui te pousse à continuer à plus de 30 ans?
Quand le van tombe en panne au milieu de la nuit, sous la pluie, j’ai parfois envie de hurler à la lune comme un chien... Mais c’est toujours préférable à un emploi de bureau. Dans cette tournée, les concerts, la réaction du public ont compensé la fatigue, les longues étapes de nuit, les problèmes de business. Il existe de meilleures façons de préparer un concert que de faire Brest-Perpignan dans la nuit. Mais quand on commence quelque chose, il faut le finir. Je tiens cette énergie de ma mère. Elle s’est battue toute sa vie, elle n’a jamais baissé les bras ou courbé l’échine. Moi aussi, je n’ai jamais abandonné, je ne crois pas au mot abandonner. Je repousse parfois les choses à plus tard mais je ne laisse jamais tomber. Peut-être que là-haut, le Lord est prêt à tirer le rideau sur moi. Tant que ce n’est pas le cas, tant que je serai vivant, je continuerai à faire du rock, à écrire, à chanter, à faire le clown, à me rendre ridicule... Mais je ne laisserai pas tomber.
Interview Serge Kaganski Photo Eric Mulet & Renaud Monfourny
Les Inrockuptibles 1991
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