back to main || The STORY || Discography || Interviews || Misc

Bruce Joyner

HOT GEORGIA MAN

 Aux premières chutes de feuilles jaunies par une trop longue vie, les maisons de disques secouent leur torpeur estivale et nous submergent de nouveautés (voir édito). Mais dans cette avalanche de vinyls frais, l’on se retrouve tout surpris de voir des disques tant attendus qu’on en était arrivé à perdre l’espoir de les tenir un jour entre nos mains. Tant désirés qu’à la dernière minute, on reporte la rencontre auditive de peur d’être déçu par celui ou ceux dont le souvenir nous a servi d’unique caution pendant tous ces mois.

Bruce JoynerLe dernier disque de Bruce Joyner fait partie de cette catégorie. Deux ans d’un silence total faisant suite à "The Outtake Collection", compilation d’inédits résumant en 20 titres classiques ou déjantés une carrière unique qui, malgré une certaine errance de groupe en groupe n’avait pas connu de baisse d’inspiration depuis ses premiers balbutiements au début des années 80. Rassurant cependant dès la pochette aux méandres colorés, l’enthousiasme que l’on pouvait percevoir à la lecture de la chronique de "Beyond The Dark" dans la face R n’a pas baissé malgré des écoutes répétées et les inévitables comparaisons avec les productions antérieures. D’où l’impatience avec laquelle l’équipe d’Abus Dangereux attendait la rituelle tournée promotionnelle avec les Tinglers qui avaient remplacé au pied levé les Plantations après la sortie de "Hot Georgia Nights" et nous avaient fait plus que bonne impression lors de leur passage à Toulouse au printemps 88.

Mais cette année, surprise ou canular, on annonçait les Unknowns ! LE groupe mythique qui avait fait connaître Bruce Joyner à une France qui découvrait avec stupeur que l’avenir du rock était bel et bien de l’autre côté de l’Atlantique entre Gun Club et Fleshtones, et non dans l’Angleterre post punk du début 80. Garage band authentique qui affirmait enregistrer ses albums dans un hangar à avions et s’offrait pour son premier concert Del Shannon et Tom Petty au Country Club de Los Angeles, voilà qu’après 8 ans de silence, le mythe resurgit avec une tournée où chaque soir, pendant une heure, le passé côtoie le futur avec émotion, dans une unité si parfaite (mettant entre parenthèses la carrière solo de Bruce Joyner) que l’on ne peut que se réjouir de cette reformation pas si opportuniste que ça.


Pourquoi avoir choisi de faire une tournée en France avec les Unknowns alors que l’album avec les Tinglers vient iuste de sortir ?

Mark Neill (guitare) : C’est le seul public qui nous connait suffisamment pour se déplacer à nos concerts et acheter nos disques de manière significative.

Bruce Joyner : Nous avons déjà traversé de nombreuses villes et partout, les gens écoutent la même radio, regardent la même télé. Ils se font la même idée de nous alors qu’aux USA, il y a des milliers de chaînes et de radios qui n’ont comme point commun que le fait d’être implantées sur le même continent. Alors, il est impossible d’organiser une tournée dans un pays où tu es quelqu’un dans une ville et personne dans l’autre. Chez nous, en Georgie, nous sommes totalement inconnus, ce qui nous permet de nous promener partout sans problème et finalement c’est aussi bien ainsi.

M.N : Mais nous allons sortir un album sur New Rose en janvier. Nous aurions dû le mixer avant de partir mais nous avons pris du retard. Nous avons passé plusieurs nuits blanches dessus mais nous n’avons pas réussi à le terminer à temps pour la tournée.


Pourquoi avoir changé de groupes aussi souvent en 10 ans pour finalement repartir à la case départ avec les Unknowns ?

BJ : Les Plantations étaient un vrai groupe d’amis. A cette époque, je composais des pop songs et le monde tournait sans que j'y prête attention. J’aime bien mon travail de l’époque, mais je n’étais pas très satisfait de l’énergie que je devais fournir pour jouer et faire les disques eux-mêmes. J’aime beaucoup "Beyond The Dark" même s’il a demandé beaucoup d’efforts et de temps pour obtenir un album aussi mélodique au son très poli. Mais les gens qui ont joué dessus étaient plus des musiciens de studio que des amis et à la fin, je ne voulais pas partir en tournée avec des gens qui se font simplement payer. Je veux m’entourer sur scène de musiciens qui veulent et pensent les mêmes choses que moi, qui ressentent ce qu’ils jouent, voilà pourquoi les Tinglers n’ont pas fait cette tournée.


Penses-tu qu’il y avait, à l’époque où sont nés les Unknowns, un besoin de nouveaux troupes?

B.J : Oui, car dans ces années-là, les groupes n’avaient pas besoin de payer pour jouer et les maisons de disques n’avaient pas la prise qu’elles ont sur la musique. L’argent est maintenant plus important qu’avant. Nous ne vivons plus sur la côte Ouest à cause de tous ces problèmes d’argent que rencontrent les groupes. Aux States, il faut payer pour jouer et moi, je ne veux pas payer ! Je trouve cela ridicule! C’est sans doute pour cela que nous avons eu, nous, des facilités pour jouer à nos débuts avec des gens comme Madness, Tom Petty, ou Stiff Little Fingers


Qu’ont fait les autres membres du groupe entre les deux formations ?

M.N : Dave (Doyle, le bassiste) a enregistré quelques disques sur lesquels il chantait tandis que je me consacrais à la production. Nous avons notre propre studio d’enregistrement. Le groupe en fait ne s’est jamais dissous même si nous n’avons rien enregistré pendant tout ce temps. Nous faisions juste quelques concerts pour le fun. Il faut dire que lorsque nous vivions en Californie, nous en étions arrivés à un point où tout le monde faisait de l’argent sur notre dos sauf nous. Nous avons alors décidé de revenir en Georgie pour recommencer quelque chose de neuf mais, à cause de notre maison de disques et de tout ce cirque en Californie, nous n’avons pu enregistrer un nouvel album. Dave et moi avons alors laissé tomber. Quand on demandait à notre label combien nous avions vendu de disques, c’était toujours des réponses du style "Je ne suis pas sûr, allons voir dans la paperasse." Tu entends ça une fois, deux fois et tu leur dis d’aller se faire voir ! Un te donne un chiffre, un second, un autre totalement différent. Nous nous demandions même s’ils ne faisaient pas des paris.

B.J : J’ai étudié un peu le droit, de sorte que maintenant, lorsque je signe un contrat, je sais exactement ce qui se passe afin que le business marche et que je puisse prendre du plaisir à monter sur scène. Nous en sommes arrivé à un point où il faut parler à son avocat pour pouvoir jouer live, quand il ne faut tout simplement pas payer pour faire un concert. Et ne parlons pas de la pression des maisons de disques sur ton propre travail. En 81, notre label voulait nous imposer un certain style. Ils avaient décidé que je serais le Brian Ferry américain et comme je ne voulais pas, ils ont mis cette horrible photo sur "Dream Sequence". Dans le même ordre d’idées, ils voulaient que nous ayons un son moderne très dance alors que nous voulions beaucoup d’écho. Heureusement que le producteur était de notre côté, il nous a laissé trafiquer les bandes et lorsqu’il a entendu le résultat, il nous a dit que ça avait l’air d’avoir été enregistré dans un hangar d’avion. Ca nous a bien fait rire et nous avons décidé de le marquer sur la pochette.

Qu’est devenu Steve Bidrowski, votre ancien batteur ?

B.J : Il joue à droite à gauche mais ce n’est pas notre premier batteur. Il est arrivé à pic pour quelques gros concerts alors que l’autre était parti . Le hasard a voulu qu’il soit sur nos disques, mais ils étaient trois à se partager la place. Notre nouveau batteur en fait joue avec nous depuis sept ans en parallèle avec les Unclaimed.

Comment s’était passé la prestation de Sky Saxon sur ton disque "Swimming With Friends"?

B.J : Son vaisseau spatial l’avait largué au dessus du studio. Mais il était cool bien qu’il ait eu un problème lors de l’enregistrement. C’est pourquoi on ne l’entend pas beaucoup sur le disque où il s’est contenté de bruits du genre pleurs de bébés... La police s’était pointé à son hôtel. Au troisième étage, il y avait un type avec une carabine. Sky Saxon a regardé les flics descendre le mec. Quand il est arrivé au studio, il était vraiment nerveux. Je pense qu’il a eu un flash-back de l’époque où il chantait. Il se croyait en 68 et était persuadé que la révolution était en marche.

Quels chanteurs ou groupes du Sud t’ont marqué?

B.J : Quand j’étais jeune, j'écoutais beaucoup la musique que ma mère passait dans le bar qu’elle tenait : Buddy Holly, Roy Orbinson, James Brown... Il y avait tous ces 45 tours dans le juke box. Les fermiers venaient boire une bière et écouter du rock... Pour revenir aux origines, il y avait ce chanteur du Sud, Steve Falsker (orthographe très incertaine) qui a écrit beaucoup d’excellentes chansons populaires au siècle dernier. Et c’est de là d’où viennent beaucoup de mes mélodies. Il n’a pas eu une très belle mort. Je crois qu’il avait bu : il est tombé du lit et s’est taillé la gorge. Voilà une fin tragique mais il a eu une belle vie... J’admire ce mec.

Les temps dans lesquels nous vivons sont stressants pour certaines personnes qui se laissent dépasser. Je pense que je parle plutôt de la schizophrénie, du côté noir. Quand je chante, c’est au sujet des ténèbres et de la lumière... c’est la vie ! Cela apparaît dans les sarcasmes et par une attitude négative qui transparaît parfois sur scène. Mais il y a toujours de la lumière au bout du tunnel.

Pensez-vous que votre musique soit dans un sens représentative des problèmes que l’on peut rencontrer dans la société actuelle ?

B.J : Oui mais c’est traité avec une certaine dose d’humour. Nous sommes plutôt sarcastiques et finalement, le message est "C’est la réalité et c’est comme ça !" C’est à chacun de se rendre compte de ce qui se passe en lisant les journaux et en regardant la télévision. Mais aux States, il est difficile de savoir ce qui se passe dans le monde à cause de la propagande.

On note également une influence des comics dans tes morceaux. Tu parles notamment de l’ombre de Lois Lane (la compagne de Superman) dans ton dernier album ?

B.J : Oui, j’adore les comics. J’en ai chez moi toute une collection, rangés dans leur pochette plastique. J’y reviens encore, de temps en temps. J’ai beaucoup de temps de libre étant donné que je ne travaille pas. J’en profite pour lire.

Votre public américain écoute-il les paroles de tes chansons ?

B.J : Tous ceux qui veulent bien écouter peuvent comprendre mais je ne pense pas qu’il y en ait beaucoup qui fassent l’effort.
A l’inverse, nous nous amusons aussi sur scène parce que la plupart se fout de ce que je raconte. La plupart des gens n’est intéressé que par l’ambiance, la musique et non par ce que je chante. Je ne suis pas désenchanté je pense que je deviens plus cynique en vieillissant. Il y a un de mes vers qui dit: "There’s still true love in this world", il est là, caché quelque part, il suffit de chercher un peu.

Joues-tu toujours du clavier ?

B.J : Oh, je n’en ai jamais vraiment joué. je ne suis pas très bon mais il est vrai que j’aime ça. J’en ferais certainement sur les disques à venir mais je préfère me consacrer à 1’ harmonica.

M.N : Dis leur pourquoi!

B.J : Pourquoi ? Parce qu’un clavier est trop lourd à porter. Avec 1’harmonica, j’ai ainsi mon clavier dans la poche. Il est facile à trouver et, en plus, les notes sont marquées dessus... (rires)

Quel est le rôle de chacun dans le groupe ?

B.J : Une des raisons pour laquelle j’ai voulu rejouer avec les Unknowns, c’est que je devais m’occuper de tout avec les Tinglers. Il est dur d’arriver à quelque chose de satisfaisant tant sur le plan musique que paroles quand on fait tout tout seul. Avec les Unknowns, Mark fait la musique et je peux ainsi mieux m’occuper des textes. La vie est trop courte pour passer trois ans sur un album. Après quelques semaines d’enregistrement, je m’ennuie...

M.N : Je pense qu’avec les Tinglers, il devait s’asseoir devant son clavier et chercher une mélodie puis tout le monde se réunissait pour savoir ce que chacun devait faire et tout cela prenait un temps infini. L’enregistrement de notre nouvel album a pris, lui, cinq jours. Nous avons grandi au même endroit, il est donc naturel que nous travaillions dans le même sens. Il est facile pour moi de composer quelque chose qui aille avec les idées de Bruce et inversement. Il répète des trucs du style "Come children, take my hand full or nothing" à longueur de journée, il va le crier dans les rues, en rigoler tout seul et à la fin, ça donnera une chanson, et une bonne en plus !

B.J : Mais je n’invente rien. Les politiciens nous disent à longueur de journée avec un grand sourire : "Elisez-moi et je serai votre meilleur président... si vous voulez que l’on sauve le monde, votez pour moi..." Ils devraient plutôt dire "Come children, take my hand full of nothing". Quelles que soient leurs intentions, la machine est si lourde, il y a tant de gens avec le doigt sur la gâchette, les poches pleines de fric, que c’est vraiment difficile... La seule solution, c’est de rester en dehors de tout ça. Aujourd’hui, je ne dois rien à personne et c’est très bien comme cela. Les disques qui sont sortis se sont payés tout seul. De cette façon, je peux continuer jusqu’à ma mort. Tout ce que je demande, c’est un endroit pour dormir, à manger, un Mac Do, un Pepsi... D’ailleurs, ici, nous mangeons très bien :pas mal de viande, de poulet, de poissons... La bouffe de végétarien est bonne pour les végétariens. Mais après tout, nous sommes tous des cannibales. Si les martiens atterrissaient demain matin et s’ils ressemblaient à des branches de céleri, de quoi auraient l’air les végétariens? (rires) Voilà une idée pour une chanson...

Cathimini

(propos recueillis par Matthieu Lebas aidé de Radio Pulsar et Radio FMR Fontenay Le Comte)

ABUS DANGEREUX FACE S - Décembre 90 - Janvier 91

back to main || The STORY || Discography || Interviews || Misc