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GEORGIA ON MY MIND
Depuis que Little Richard y avait cueilli des pêches et James Brown ramassé du charbon, on entendait moins parler de la Georgie. Jusqu’à il y a peu, jusqu’à l’apparition de ces farceurs de B-52’s qui ont entraîné dans leur sillage des groupes suffisamment nombreux pour faire de l’état une des plus belles perles musicales de l’Union. Hier c’était R.E.M.; aujourd’hui Bruce Joyner et ses Plantations. A la veille d’un nouvel album et - peut-être - d’une tournée française, l’ancien Inconnu se livre, parle de son nouveau groupe et de ses anciennes amours.
"You can stop me ! You can stop the show ! But you can’t stop rock and roll !". Also sprach Alan Freed. Et il semble bien que la vie même de Bruce Joyner soit une mise en application de cette formule immortelle. On n’arrête pas le rock’n’roll quand ce type le joue. Malgré ses accidents, malgré le split des Unknowns, son premier groupe, Bruce Joyner continue. En concert, même épuisé, il va jusqu’au bout. Sa nouvelle formation, les Plantations, reflète des influences qui se partagent entre le rock des 50’s et la lignée plus moderne des Talking Heads et des B-52’s.
L’interview qui suit a été conduite à Los Angeles fin avril alors que Bruce envisageait déjà une prochaine tournée française. S’est joint à nous en cours d’entretien le guitariste et co-compositeur des Plantations, David Greene. Les autres membres du groupe sont Bob Watts aux claviers, Tom Woods à la basse et Jim Itkin à la batterie. Leur premier album "Way Down South" a été salué unanimement par la critique.
Nineteen Au niveau des intentions, quelles sont les principales différences entre les Unknowns et les Plantations?
Bruce Joyner : Well, avec les Plantations, j’ai la possibilité d’orienter la musique dans une option plus fondamentale qu’avec les Unknowns. Les Unknowns étaient un groupe éclectique où j’essayais d’incorporer différents styles. Ça a semblé marcher pendant un certain temps, puis je me suis rendu compte que je voulais aller dans une direction moins sophistiquée, plus brute. Je voulais pouvoir moduler davantage l’utilisation qui est faite des différents instruments. Je ne voulais pas que tous les morceaux soient portés par la guitare, mais plutôt que ce soit, ici la guitare, ailleurs la basse, une autre fois la batterie, avec les vocaux intervenant comme une sorte de démultipliée, évoluant au milieu des divers éléments. Je voulais pouvoir chanter à mon aise, confortablement dans le cadre des morceaux, ne pas avoir à me forcer. Le guitariste des Unknowns était surtout influencé par les Ventures. Aujourd’hui, j’ai davantage la possibilité d’apporter mes propres références, Duane Eddy et les gens de ce style et de cette époque. Des structures très simples, avec des harmonies country, et beaucoup, beaucoup de early rock speedé comme Little Richard, ou James Brown. A lot of the hard sweaty stuff.
19: Quelles ont été les vraies raisons de la séparation des Unknowns?
BJ : A tout le monde j’ai dit "différences musicales" mais la vraie raison, c’est que je voulais entrainer les Unknowns vers un domaine, non pas plus commercial, mais plus accessible. Je pense que la direction que nous avions prise ne permettait pas à la musique d’être aussi accessible qu’elle aurait pu être. Maintenant, j’évite d’imposer au public un son auquel, peut-être, il n est pas accoutumé. Avec les Unknowns, nous voulions être perçus comme différents, et parfois nous en devenions agressifs.
19 : Veux-tu dire que tu as à présent un meilleur rapport avec ton groupe dans le cadre des Plantations ?
BJ : Absolument. Tous les membres du groupe sont des types vraiment biens. Suffisamment professionnels pour se rendre compte qu’en tant que leader, c’est à moi que reviennent les décisions finales mais ils savent que je ne prendrais jamais ces décisions sans leur agréement. C’est tout à fait démocratique même si c’est une démocratie coiffée par quelqu’un qui a le dernier mot et le droit de veto.

Georgie
19 : Quelles ont été les bases de ton éducation musicale ?
BJ : J’ai été en contact avec la musique, surtout de la musique blanche et du gospel à travers les premières radios rock des 50’s. Dans le Sud, pendant longtemps, la radio est restée très éclectique. La formule était très ouverte et on avait vraiment de bonnes radios dans ce temps-là. Avant que les programmateurs ne fassent main basse sur les stations. Ma mère tenait un bar dans le Sud, et dans le juke-box, il y avait tout ce qui, encore aujourd’hui, me sert de référence Buddy Holly, Elvis Presley, Roy Orbison, Ray Charles, James Brown,... Les vraies racines de la musique. Par contre, je n’avais pas l’occasion d’écouter beaucoup de blues. A part Jimmy Reed de temps en temps.
David Greene : J’ai été moi, très influencé par les Stones. J’aimais Keith Richard, Jimmy Page, et j’écoutais beaucoup Buddy Holly. J’ai toujours voulu être musicien. Chaque fois que j’écoutais un morceau, je faisais semblant d’accompagner la musique, je tapais dans mes mains je sentais qu’un jour, je saurais jouer de la guitare.
19 : Bruce, tu sembles vouloir rester fidèle à tes racines du Sud, de Georgie, et ne pas te plier aux standards musicaux de L.A. Comment cela affecte-t-il tes conceptions ?
BJ : Je me sens proche de Buddy HoIly en ce sens que je crois que j’ai quelque chose à dire qui vaut la peine d’être dit. Si je ne pensais pas cela, je ne ferais pas ce métier. Et, comme Buddy HoIly, j’évite d’avoir une approche trop consciente. Si je le faisais, je risquerais d’écrire suivant un point de vue trop personnel, trop étroit alors qu’en général, je travaille sur des situations qui peuvent être celles de n’importe qui dans un environnement rural. J’écris pour les jeunes. Pas pour ceux dont le coeur a vieilli. Je chante pour ceux qui sont jeunes et ont encore àtraverser toutes ces situations conflictuelles, avant de mûrir et d’oublier le rock and roll.
19 : Du fait que ta musique ne colle guère avec LA, n’es-tu pas tenté d’aller vivre ailleurs ?
BJ: Mais, je me sens tout à fait bien à L.A. Je suis persuadé qu’on ne peut pas rester à jouer sa musique éternellement dans sa cour, ou au bar du coin. Je pourrais sans doute rentrer en Georgie aujourd’hui et obtenir autant de considération que j’en ai ici, être quelqu’un qu’ils écoutent. Mais, si tu as une once de talent, tu ne dois pas essayer de faire carrière dans ton bled. C’est à peu près aussi malin que de se taper la tête contre un mur de briques.
19 : Les disques des Unknowns étaient distribués par Warner Bros. N’est-tu pas gêné aujourd’hui de devoir faire appel à un distributeur indépendant?
BJ : Non, non. Je suis très satisfait d’une diffusion de ce type. Honnêtement, je n’aurais
pas aimé avoir recours à un gros label pour ce premier disque. Cela aurait signifié à
coup sûr un aller simple pour les bacs des soldeurs. Alors qu’aujourd’hui, l’album fait une carrière
que bien des major companies n’auraient pu lui obtenir. Invasion (le label U. S. du groupe) nous laisse
beaucoup d’autonomie pour le choix des morceaux, la pochette, etc...
Les grosses compagnies la plupart du temps se réservent ces droits. Le seul problème en fait, avec
un indépendant, c’est qu’il est difficile de savoir avec précision où en sont les ventes.
C’est plus facile dans une major company, c’est pourquoi, je pense que le prochain disque se fera avec une grosse
boite.
19 : Essaies-tu ouvertement de faire passer des messages dans tes chansons?
BJ : Quand j’écris un morceau, il y a toujours une sorte de message sous-jacent. Parfois c’est très évident, à d’autres moments, moins. En général, mes chansons racontent une histoire et le message apparait en filigrane. Dans les love-songs, l’intention est moins marquée, mais on retrouve des constantes comme la patience, la tolérance, des vertus qui sont un peu passées de mode depuis une dizaine d’années mais qui sont toujours là. Buddy Holly chantait l’innocence du monde aujourd’hui, cette innocence reste présente. Elle est juste un peu plus diffuse qu’autrefois.
Dans le Sud, les gens traitent les hommes d’une façon, et les femmes d’une autre. Et je ne parle pas de la ségrégation raciale. Je pense que la plupart des compositeurs de ce pays se placent d’un point de vue soit masculin, soit féminin. Moi, j’ai été éduqué à traiter tout le monde sur un même pied. Je ne cherche pas à écrire seulement pour un public blanc par exemple je souhaite composer pour tous.
Orchestre
19 : Que cherches-tu dans le son d’un groupe ?
BJ : Je veux qu’il sonne comme un petit orchestre, qu’on puisse tout entendre, les claviers, la basse, la guitare et la batterie. Je veux un son rond, punchy, pas un truc plat. En concert avec les Unknowns, on entendait que guitare et batterie, je ne veux plus de ça. Avec ce nouveau groupe, je veux qu’on puisse percevoir tout autant la basse ou les claviers. Ça ajoute un élément supplémentaire. Quand tu écoutes une symphonie, tu n’entends pas seulement les violons. Tu peux distinguer tous les instruments de l’orchestre, et c’est ce à quoi je veux parvenir.
DG : Nous cherchons un son positif, une nouvelle sorte de son, un peu "marécageux". Un beat toujours très affirmé, un chouette son de guitare, et les vocaux très en avant par rapport au reste du groupe, le chant comme élément principal de la musique, et les claviers qui apportent une couleur, un parfum.
19 : "Way down South" est bien plus orienté vers la danse que les albums des Unknowns. Qu’est-ce qui a été le plus marquant lors des séances ?
BJ : On avait tellement répété et travaillé les morceaux au préalable, qu’une fois en studio, ça a été une vraie partie de plaisir. Tout ce dont on avait à se préoccuper c’était que le son enregistré corresponde bien à ce qu’on voulait pour chaque instrument. C’était pas du tout une ambiance de travail. On avait attaqué un peu anxieux parce que le groupe existait alors depuis trois mois à peine, mais les morceaux sont venus tout naturellement.
DG : Pour moi, c’était d’autant plus excitant que c’était la première fois que j’étais en studio. Au début, j’étais vaguement inquiet, me disant que j’allais merder et qu’il faudrait recommencer encore et encore. Mais les choses se sont vraiment bien passées. D’entrée, les morceaux étaient bien huilés, on avait le son qu’on voulait, ça a vraiment été facile.
19 : Sur plusieurs morceaux, notamment "Dream loyers" et "It took only one", vous avez un son d’orgue du genre Farfisa-pop, un peu comme Question Mark and The Mysterians, ou Sir Douglas Quintet.
BJ : C’est en fait le tout premier type de son que tu arrives à tirer d’un orgue quand tu commences à en jouer. Normalement, quand tu progresses, tu laisses tomber ce style. Et, si j’ai choisi ce son "Sir Douglas", c’est parce que je voulais que ça ait plus d’authenticité. Je ne voulais pas de ces parties de claviers impeccablement polies du début à la fin des morceaux. Pour "Dream loyers" en particulier, je souhaitais ce son clapoteux, élastique. Et puis, cela collait bien avec les dispositions de Bob Watts, l’organiste.
19 : Dans un autre style, des plages comme "Wastelands" ou "Winds of change" ont des points communs évidents avec ce que peuvent faire lesB -52’s. Tu as affirmé une fois que c’était sans doute un son propre à la Georgie.
BJ : Oui. Je pense en effet que, comme lors des débuts du rock’n’roll, les similitudes viennent en grande partie des influences régionales que ces groupes peuvent avoir en commun. Au commencement des Unknowns, nos sources étaient plus diverses, car le guitariste était californien. Tandis qu’avec les Plantations, j’affirme davantage ce que j’appellerais mes racines georgiennes. Ça peut s’entendre aussi dans certaines tendances de la musique de R.E.M. Pour moi, nier ces ressemblances entre ma musique et celle des B-52’s serait une blague.
Chez les deux groupes, on retrouve des bases musicales communes, le punch, la façon dont les chansons sont efficaces, un petit côté sinistre aussi, encore que cet aspect sombre, nocturne, marécageux, soit plus marqué chez moi. Je dirais simplement qu’un morceau comme "Wastelands" a une approche plus sérieuse que celle des B-52’s, pas plus créative ou plus profonde, mais des lyrics moins humoristiques, moins délibérément drôles.
19 : "Out on a limb" a une approche très trash, presque punk. C’est ce que tu souhaitais?
BJ : Je voulais aborder ce morceau comme Little Richard le fait avec "Good Golly Miss Molly", "Tutti Frutti" et ce genre de trucs. Je voulais quelque chose très proche de James Brown dans "Papa’s got a brand new bag", un morceau qui raconte une histoire mais qui en même temps te donne une furieuse envie de te remuer et de sauter partout. Du rock’n’roll avec des tripes. C’est vraiment mes racines ça.

Royal
19 : Sur la reprise du "Down in the boondocks" de Billy Joe Royal, tu utilises trois styles vocaux complètement différents, dont un très teeny bopper. Pourquoi avoir choisi ce morceau ?
BJ : C’est une chanson que j’aime depuis toujours. Et puis, j’ai travaillé autrefois à Remertown en Georgie. Et, de mon boulot, je pouvais voir cette filature de coton. Des années auparavant, Billy Joe Royal était sorti avec une fille qui bossait là et dont le père était un gros bonnet local. C’est, à cause d’elle qu’il a fait cette chanson qui lui colle tant à la peau. Plus j’écoute ce morceau, plus je me rends compte qu’il chante à propos de quelque chose susceptible d’arriver à n’importe qui, n’importe où. Le type de la chanson aime une fille qui vient d’une autre classe sociale et n’arrive pas à s’adapter. C’est si difficile de sortir de son milieu. J’ai moi-même été ainsi la plus grande partie de ma vie. Je ne me suis jamais intégré aux côteries à la mode. Je suis toujours resté à part.
Pour en revenir à ces trois styles vocaux différents, ils correspondent à trois niveaux de communication distincts. Il y a la voix innocente de l’adolescence, puis un timbre plus mûr, plus grave, et enfin un débit haché, étrange.
19 : Certaines de tes chansons, par exemple "Until you cross the line", ressemblent davantage à l’original de "Down in the boondocks" que ta version de "Boondocks" elle-même.
BJ : Oui, c’est vrai et c’est très intéressant. Si tu y penses, c’est un peu comme les chansons de Buddy Holly. Tu en écoutes une, et aussitôt ça t’en évoque trois ou quatre autres. Elles ont toutes des points communs. Quand j’ai écrit "Until you cross the line", je cherchais un son à la Holly et en même temps, il se trouve que le morçeau que j’écoutais le plus à l’époque c’était "Down in the boondocks". Je me demandais si ça allait s’entendre et, effectivement, de la manière dont on l’a enregistré, le fait que j’ai eu ce morceau à l’esprit est très net. C’est une des dernières chansons que j’ai composées .pour le disque.
19 : Tu sembles avoir renoncé à "Boondocks" pour les concerts.
BJ : Oui, mais c’est provisoire. Pour l’instant, on le laisse reposer un peu. On l’a beaucoup joué dès nos premiers concerts quand le groupe se mettait en place, et j’ai pensé qu’il gagnerait en fraîcheur si on lui accordait un répit. On le rejouera sans doute très bientôt.
Expérience
19 : Que penses-tu de la nouvelle scène country-rock de LA ?
BJ : J’apprécie le fait qu’elle existe, mais il manque un ou deux trucs à tous ces groupes. Je ne pense pas qu’il faille vivre nécessairement à la campagne pour chanter du country, mais cela ne fait pas de mal d’avoir un brin d’expérience, d’avoir un peu sué sur les réalités dont parlent vos chansons. Pour leur donner un minimum de crédibilité.
Rank and File met beaucoup d’honnêteté dans son approche du country. Blood on the Saddle eux, c’est l’honnêteté plus une certaine bizarrerie. Quand on vit ici, c’est difficile de tirer de l’intensité d’un groupe. Je trouve que country et glamour ne font pas bon ménage. Pour moi, le country, c’est celui des origines. De toute façon, retrouver ses racines, O.K., mais seulement si c’est pour en donner une interprétation intéressante. On va sans doute reprendre "I still miss someone", un truc de Johnny Cash.
19 : "It took only one" est un vrai carton et résume bien votre son live. Quelle a été l’inspiration à la base de ce morceau ?
BJ : Je voulais capturer une énergie très jeune, très frustre, et aussi rendre une impression de désespoir. Tout ce que le rock’n’roll a eu de vraiment énergétique est un peu comme ça. C’est ce qui rend le morceau si bon. On l’a enregistré pratiquement live, et l’ingénieur du son a fait de l’excellent boulot dessus.
19 : En concert, tu joues un morceau qui s’appelle "Way down South". Pourquoi ne pas l’avoir inclus sur l’album du même nom ?
BJ : Tout simplement parce qu’il a été écrit après la sortie du disque. Je trouve super d’intituler un morceau d’après un album, et non l’inverse. "Way down South", les clairs de lune, tout ça...,
19 : "I believe", et aussi "That’s the way wefeel" que vous n’avez pas encore enregistré pour l’instant, révèlent des influences reggae ou ska. Quels sont tes groupes favoris en la matière ?
BJ : J’aime surtout Bob Marley. En fait, pour "I believe", les influences viennent plutôt du calypso. Quant à "That’s the way we feel", on a surtout essayé de restituer cette ambiance qu’on trouve dans les premiers enregistrements des Stones. Si tu écoutes attentivement les Beatles ou des groupes du même genre, en faisant gaffe aux guitares rythmiques, tu t’aperçois que pour passer au reggae, il suffit de laisser tomber les contrepoints de guitare.
DG : Le reggae est une influence certaine en ce qui me concerne. Bob Marley, Peter Tosh,... J’aime vraiment ces gens-là. C’est une musique heureuse, et je crois qu’elle est partie pour durer.
19 : Quels sont, à ton avis, les impératifs auxquels il faut se plier pour connaître un réel succès commercial ?
BJ : J’ai l’impression que les voies du succès sont beaucoup plus limitées aux States qu’en Europe. D’après le peu que je sais, partout ailleurs dans le monde, la radio fonctionne différemment. Une même station pourra jouer des types de musique très divers. Il n’y a pas comme ici d’antenne exclusivement country, ou rock, ou autres... Le problème est là en Amérique : il faut jouer une musique qui s’intègre totalement dans un genre bien défini. Tu ne peux pas par exemple faire une combinaison de country, de rock, de reggae et de punk.
C’est du reste un peu le problème que nous avions avec les Unknowns. Avec les Plantations, nos influences sont tout aussi diverses, mais l’optique est définitivement rock. En outre aux States, pour que les gens s’intéressent à ta musique, il faut bien sûr enregistrer, mais aussi donner l’impression d’avoir claqué beaucoup de blé en studio. En Europe, je crois que cela joue moins.
19 : Vous avez récemment tourné un clip vidéo. Ne penses-tu pas que la vidéo encourage la prolifération de morceaux écrits spécifiquement pour ce média, sans trop se soucier de leur valeur intrinsèque ?
BJ : Ça arrive effectivement beaucoup, et je trouve plutôt triste de voir les groupes tout fiers: "Well, pour nous, ce morceau signifie CECI !". Pour moi, une chanson doit rester ouverte, pouvoir évoquer des choses très différentes suivant les gens qui l’écoutent. Et je crois qu’il faut garder cela à l’esprit quand on tourne un clip, être suffisamment général pour que chaque spectateur puisse se faire son petit cinéma intérieur. C’est pourquoi je préfère filmer un concert, plutôt que de tourner un concert-clip. Ou alors dans ce cas, faire quelque chose de suffisamment soigné, éventuellement sur trois ou quatre chansons qui ont un thème commun, pour faire comme un petit film.
Réalité
19 : Pourquoi avoir choisi de terminer l’album par la ballade "It takes a woman (to make a man cry)’, une chanson qui rappelle beaucoup ce que pouvaient faire Roy Orbison, ou Ray Peterson au début des 60’s ?
BJ : Je voulais montrer que j’avais la liberté de le faire. Un peu comme si je disais : "Regardez, voilà ce qu’un label indépendant vous permet". On ne joue pas souvent le morceau sur scène car il s’y prête assez mal. C’est un morceau trop intime pour être chanté dans un bar. Il y a beaucoup de gens qui sont choqués quand on les met face à face à la réalité au détour d’une chanson. C’est un morceau qui demanderait presque à être joué seul, ou avec d’autres chansons du même genre. J’ai été très influencé par Roy Orbison quand je l’ai écrit. Et aussi par Johnny Cash.
19 : En dehors de tes morceaux, tu écris autre chose ?
BJ : Oui, j’écris des nouvelles pour des fanzines locaux, un peu dans le style de Mark Twain, des histoires sur le Sud. C’est intéressant du reste, parce que je pense que si je ne les utilisais pas ainsi, ces histoires finiraient par apparaître dans des chansons. Il est possible que certaines le fassent. Ces nouvelles me permettent de m’expliquer un peu sur le contexte de certains de mes morceaux.
J’écris aussi de la poésie de temps à autre, mais mon activité essentielle reste quand même la composition.
19 : Tes centres d’intérêt, en dehors de la musique?
BJ : Ils sont peu nombreux. Je vais beaucoup au cinéma ; j’aime surtout les films d’aventure et
les comédies. Je lis aussi beaucoup. Les écrivains du Sud : Tennessee Williams, William Faulkner,
des gens comme Stephen Foster aussi. Je tâche d’être le plus en contact possible avec la littérature.
Il est aussi possible que je fasse un peu de théâtre bientôt je pourrais tenir le rôle
d’un personnage nommé Johnny 2000 dans une pièce qui va se monter.
19 : Quels sont les projets du groupe ?
BJ : Nous travaillons dès maintenant sur notre second album. Le titre provisoire en est "Slaves of emotion". Comme le premier disque, ce sera un recueil de petites histoires, mais cette fois-ci, elles seront plus précises, plus directes. Avec "The snakes are coming soon" par exemple, j’essaie de remonter plus loin dans la "mystique’ du Sud, toutes ces sous-cultures obscures qui existent ça et là, cette étrangeté sous-jacente. Il y aura aussi des chansons sur la situation sans espoir des jeunes qui grandissent en milieu rural sans s’y adapter. En tout, probablement 12 morceaux, (dont une reprise : "I still miss someone"), qu’on devrait enregistrer en juin.
Propos recueillis par Frank BEESON
photos Melinda Manion
Cette interview a été reproduite de l'excellent (et regretté) magazine Nineteen,
n° 11 - Septembre 1984.
(I don't know if it has been reproduced in english elsewhere ?)
Frank Beeson produira (ensuite) plusieurs disques de Bruce Joyner, il a collaboré à plusieurs groupes dont le Firewall de Sky Saxon, Imitation Life (parus chez New Rose)
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